Pour un premier album, Food and Liquors possède d'évidentes qualités qui justifient en partie l'immense buzz qui a accompagné sa sortie. Le titre du disque fait à la fois référence à la réalité du ghetto - les petites boutiques de "food and liquor" - comme le montre un poème slam qui ouvre l'album, mais aussi au mysticisme de Lupe, qui dit dans l'intro voir le monde comme l'union d'un principe de bien (Food) et d'un principe de mal (Liquor): rappellons que Lupe est musulman et qu'il est contre la consommation d'alccool, comme il le rappelle dans une interview à Contact Music. Mais ce genre de discours abstraits laisse vite la place à des lyrics plus terre-à-terre avec Real, le véritable morceau d'ouverture de l'album, au son très rock et futuriste rendu un peu baroque par les choeurs aigus de Sarah Green. Ce titre lance le L.P. avec beaucoup de dynamisme et une mélodie entêtante légèrement kitsch, mais aussi de façon un peu trompeuse car Lupe n'y démontre rien de ses énormes capacités de M.C., qui sont le principal attrait de l'album. Le texte est ciselé, fait de phrases courtes dont le dernier mot est répété : difficile sur un tel morceau de créer des vers complexes à la façon de Nas, le principal inspirateur de ces qualités d'écriture.
Celles-ci éclatent dès le morceau suivant, Just might be OK :
"Finish my construction now we hope we coming like contracepts I'm conciespet that kunta get from conversation held with the Satan on my shoulder"
Les lyrics de Lupe oscillent entre des séquences de rimes et de jeux de mots originaux, et des punchlines que n'aurait pas renié son mentor Jay-Z : dans le single "Daydream"par exemple, "I had to turn my back on what got you paid I couldn't see half the hood on me like Abu Ghraib".
Ses paroles sont aussi intéressantes par la richesse des images poétiques et des références qui s'y trouvent : de plus, contrairement à beaucoup de rappeurs, Lupe connaît et fait référence à la culture afro-américaine plus large - il cite notamment le penseur Cornel West dans une de ses chansons ; il parle du Ku-Klux Klan, de l'Islam, du terrorisme, et cause même un peu politique, même s'il affirme en interview ne pas vouloir se prendre pour un leader d'opinion. Lupe, même s'il a une conscience politique, n'est pas Chuck D et ses lyrics restent dans l'ensemble des textes de rap mainstream, souvent introspectifs - Hurt me soul, Sunshine, He say she say - et traitant de la rivalité entre les M.C. ou des rapports dans l'industrie du rap. À noter que Jay-Z vient prêter main forte à son poulain en featuring sur le titre Pressure.
Dans l'ensemble, la qualité des textes sauve des beats que certains critiques ont jugé un peu lassants : Real, Just might be OK, ou Pressure peuvent décontenancer l'auditeur, par leurs breaks de batterie omniprésents façon rock progressif et leurs choeurs volontairement outrés. I gotcha pour sa part rentre clairement dans la catégorie des "fonds de tiroirs" des Neptunes. Les productions davantage soul et calmes de l'album sont plus agréables, en particulier He say she say, Sunshine et The Emperor's Soundtrack - sans oublier The Cool, le cadeau de Kanye West à son poulain. American Terrorist est pour sa part une tentative assez sympathique de production basée sur un sample aux sonorités hispaniques ; quand au single Daydreamin', il sample la très belle chanson traditionnelle Daydream déjà utilisée notamment par The Pharcyde, en lui donnant un côté cosmique grâce aux arrangements de violons et à la voix de Jill Scott. Pour résumer, l'album apparaît à bien des égards comme le produit d'un M.C. intelligent et doué dans l'écriture, qui prend le contrepied d'un marché dominé par la musique de clubbing. Beaucoup d'efforts ont été faits pour lui donner une identité sonore, ce qui ressort dans les tâtonnements d'une production hétérogène, donc aussi pleine d'idées. Une chose est certaine, avec ce premier opus solo, Lupe ne prend pas le chemin de certains rappeurs solistes prometteurs qui restent toute leur carrière cantonnés au featurings. Lupe est entouré de personnes bien intentionnées qui se chargent de lui garantir un plan de carrière à son envergure